8/10Médée

/ Critique - écrit par Maixent, le 23/10/2021
Notre verdict : 8/10 - W.I.T.C.H. (Ecrivez votre critique)

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Figure féministe et tragique

Figure féminine majeure liée à l'épopée de Jason et des argonautes, Médée est un personnage central de la mythologie grecque dont nous connaissons le récit grâce au grand auteur tragique, Euripide qui en fait l'incarnation même du drame. Inspirant les poètes, les dramaturges, les compositeurs, les peintres et même les psychiatres à travers les siècles, on aura des versions de Médée selon Sénèque, Corneille, Delacroix, Anouilh ou Pasolini, chacun s'appropriant la dimension catastrophique d'une existence portée par une fatalité divine de laquelle l'héroïne ne peut jamais totalement s'absoudre. Mais la force de Médée, au delà du mythe tient à sa dimension profondèment humaine et intemporelle, ce à quoi s'attachent ici Nancy Pena et Blandine Le Callet dans cette version bande dessinée lui conférant une très grande modernité.


© Casterman 2021.

 

Récit en quatre tomes dont la parution s'est étalée de 2013 à 2019, Casterman propose désormais une intégrale comportant un abécédaire permettant de mieux s'approprier cette histoire immortelle. On reprendra donc la structure classique et connue des événements décrits par Euripide cependant que l'on s'attardera plus ici sur le personnage de Médée et son implication féministe avec ses doutes, ses trahisons et ses capacités. On ne parlera pas de pouvoirs car il s'agit d'une version ne mettant pas en avant une intervention divine tant les hommes n'ont pas besoin de dieux sadiques pour faire preuve de cruauté.

Alors que l'histoire de Médée débute généralement avec l'arrivée de l'homme providentiel, Jason, on commence ici avec son enfance. On va y suivre une jeune fille espiègle et pleine de vie ayant une forte appétence pour les connaissances en général et la liberté en particulier. Au cours de cette enfance heureuse, Médée est entourée de ses quatre neveux et de son frère, tous du même âge environ, sous l'égide de son père Aiétès, roi de Colchide et frère de la fameuse magicienne Circé. Un roi dur avec ses sujets et sa famille pour asseoir son pouvoir et celui de la Colchide face aux autres nations grecques. Rebelle et plutôt garçon manquée, Médée va cependant se plier aux désirs de son père et être initiée aux mystères d'Hécate soit l'art de se servir des dons de la nature comme remède ou comme arme. Il s'avère que son père compte sur elle pour guérir Absyrtos, son frère destiné à poursuivre l’œuvre d'Aiétès mais d'une santé fragile voire débilitante.
© Casterman 2021.

 

C'est alors qu'un navire inconnu approche des côtes. Jason a pour mission de s'accaparer la toison d'or détenue en Colchide afin de faire valoir ses droits sur le trône détenu par Pélias. Aidé des neveux de Médée et des argonautes présentés ici comme des arrivistes aventuriers et prétentieux , il compte bien relever les défis d'Aiétès et repartir victorieux. C'est alors que Médée entre en scène, portée par ses convictions et aide le héros autoproclamé à condition de repartir avec lui et de devenir son épouse. Après moultes péripéties qui conduiront à la mort monstrueuse d'Absyrtos, l'équipage s'enfuit et commence un nouveau chapitre pour Médée.

Prise dans les intrigues politiques d'un mari qui ne la prend pas en considération, elle est réduite à un rôle d'épouse et d'étrangère. Ses connaissances sont méprisées tandis qu'elle est raillée par une communauté méfiante vis à vis de façons de penser et de modes de vie différents. Elle aidera cependant Jason à reconquérir le trône se servant en toute discrétion de ses connaissances en botanique pour ourdir un plan machiavélique. Dans toute cette partie, on ressent particulièrement le poison qui s'insinue dans son esprit incarné ici par un serpent et cette souffrance non-dite qui torture l'âme de manière insidieuse. Femme brisée, il ne reste plus à Médée qu'une échappatoire, celle de devenir mère.


© Casterman 2021.

 

Suite à des différents politiques, Jason et Médée trouvent refuge à Corinthe où naissent leurs deux fils. Mais si Jason acquiert de plus en plus de renommée et d'influence auprès du roi, Médée elle s'étiole de plus en plus. Elle qui était libre et savante voit son univers s'amoindrir et ses tentatives de normalité et d'intégration, tous ses efforts depuis tant d'années sont réduits à néant lorsque Jason décide de la répudier et d'épouser Créüse. Sacrifiant Créüse et ses deux fils sur l'autel de sa vengeance, Médée s'enfuira à Athènes, y rejoignant son roi, Egée, le seul ayant vu en elle sa force et ses pouvoirs de guérisseuse afin de se libérer du mal qui le ronge.

Si le récit a pu traverser les siècles c'est grâce à sa grande force dramatique et la force de cette héroïne hors du commun. Le transposer sous forme de bandes dessinées permet malgré un dessin assez enfantin et doux d'en rappeler la violence. Une violence sourde à l'égard de la condition féminine qui apporte une résonance forte à notre époque. Plusieurs mouvements féministes revendiquent leur appartenance à la « sorcière » en tant que femme libre et savante capable de s'affranchir des diktats des hommes et qui mieux que Médée peut incarner cette image ? Une violence également des actions. Médée reste celle qui a égorgé ses enfants, au point que l'on parle en psychanalyse de syndrome de Médée, et l'infanticide fait partie des grands tabous de l'humanité.
© Casterman 2021.

 

L'idée intéressante ici et originale est de faire parler Médée directement. En effet, il s'agit de son récit biographique. Les auteurs partent du principe qu'après avoir quitté Athènes, Médée s'est retrouvée avec ses suivantes sur une île miraculeuse, acquérant une longévité hors du commun, condamnée à vivre tandis que sa légende s'amplifie. Cette version se définit donc comme la version la plus proche de la réalité malgré une légère acceptation du fantastique, celle d'une femme brisée et étouffée. C'est donc l'humanité de Médée qui est mise en avant avec ses doutes et la conscience inéluctable de sa culpabilité et de ses choix qui la ronge pendant l’éternité.

Tout au long du récit, on ressent les choix qui façonnent une existence mais aussi les obligations qui marquent profondément et conduisent un peu plus vers la perte de sa bonté et de son innocence. En dehors du meurtre de ses enfants, évidemment, la vie de Médée est pavée de situations blessantes comme la perte de sa virginité ou l'humiliation perpétuelle.

Au final, Médée est belle dans sa dignité et sa souffrance et l'on comprend les choix et les coups du sort qui en ont fait une héroïne monstrueuse à travers les siècles. La bande dessinée réhabilite ce personnage en lui donnant une voix, celle des femmes brisées par la vie dans un monde qui ne leur correspond pas. La sorcière peut maintenant partir en paix. 

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