Casterman : Enferme-moi si tu peux, Il fallait que je vous le dise

/ Critique - écrit par plienard, le 10/06/2019

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Deux beaux romans graphiques qui nous interrogent sur la vision qu'on peut avoir des autres et de soi-même.

Enferme-moi si tu peux - note : 8/10

La vie de personnages hors-du-commun fleurissent dans la bande dessinée depuis quelques années. Il y a eu les Culottées de Pénélope Bagieu (chez Gallimard-BD), il y aura maintenant "les fous" d'Anne-Caroline Pandolfo. L'autrice reprend la même idée avec un peu moins de femmes, mais avec une parité (trois hommes, trois femmes) et autant de talent.

L'album trace le portrait de six personnages étonnants, considérés fous par leurs contemporains mais qui nous interrogent sur les capacités inexplorées de l'esprit humain aujourd'hui. Trois hommes, trois femmes, entre la fin du XIXème et le milieu du XXème vont "quitter" leur société pour entrer dans un monde virtuel de créativité et qu'Anne-Caroline et sa fidèle dessinatrice Terkel Risbjerg vont raconter en retraçant leur vie incroyable mais parfois terrible.


© Casterman 2019.

 Augustin Lesage est un mineur parmi d'autre. Sauf qu'un jour, il va se mettre à entendre des voix. Il se laisse guider par un esprit et va se mettre à faire de la peinture sans aucune connaissance ni formation artistique.

Aloïse était folle ! J'en veux pour preuve qu'elle va passer près de cinquante ans à l'asile de la Rosière. C'est ce qu'on pourrait croire mais son esprit s'est retiré du monde "ancien naturel d'autrefois", comme elle le qualifie, pour renaître par le dessin.

Le facteur Cheval est peut-être le plus connu d'entre les six. Cet homme de pauvre condition eut la chance de trouver un poste de facteur rural. Un facteur "à l'ancienne" qui parcourait des dizaines de kilomètres pour distribuer le courrier. Lorsqu'un jour, une pierre lui joua un drôle de tour et le fit tomber. Ce cogna-t-il la tête un peu trop fort ? Toujours est-il que cette pierre fut la première d'un magnifique château qu'il va construire durant 33 ans.

Madge Gill est née à Londres en 1882 dans une famille qui va la cacher pour éviter la honte de ne pas avoir de père. Ce n'est que le début d'une suite de malheurs - orphelinat, maladie, mort - Sans éducation, une force, voire une inspiration, qu'elle nommera "Myrninerest" va la transcender. Elle va se mettre à dessiner sans s'arrêter.

Marjan Gruzewski voit des ombres, des visages lors de ses crises de somnambulisme. Rien de bien incroyable à première vue. Mais lorsque sa main droite, lui le droitier, se met "à vivre sa propre vie", cela passe mal à l'école auprès des professeurs. Il faudra l'aide de son frère et de sa sœur pour trouver une solution.

Judith et Joyce Scott sont sœurs jumelles. Mais la première est sourde, muette et trisomique. Pour éviter qu'elle ne "retarde sa sœur", Judith sera écartée et placée dans une institution pour enfants attardés. Joyce finira par récupérer la garde de sa sœur après une longue bataille judiciaire. Et suite à un cours "d'art de la fibre", Judith se mit à créer des objets qu'on s'arrache maintenant.

Des histoires et des parcours exceptionnels, parfois dramatiques que les autrices mettent en scène avec intelligence et nous invitent à voir autrement les gens différents. et si les fous n'étaient pas ceux qu'on croit ?

 

Il fallait que je vous le dise - note : 8/10

Aude Mermilliod se livre à nu, au sens propre comme au sens figuré, dans cette bande dessinée consacrée à une douloureuse expérience de sa vie de femme : une IVG, une interruption volontaire de grossesse.

Il lui aura fallu quelques années pour réussir à écrire un livre sur cette histoire personnelle. L'IVG est autorisée depuis 1974 et la loi Veil. Un droit chèrement acquis il y a plus de 40 ans (!) et qu'il est parfois difficile de croire….


© Casterman 2019.

 Aude Mermilliod est tombée enceinte à un mauvais de sa vie. Une histoire d'amour qui s'arrête, une relation occasionnelle qui s'ensuit, et quelques semaines plus tard, c'est le drame ! Pourquoi ça lui arrive à elle ? Elle a pourtant un stérilet. C'est efficace dans 99,4% des cas. Elle fait partie de 0,6 % à qui cela arrive. Elle est en colère, désespérée. Personne ne peut la comprendre ou la rassurée. Sauf Vic qui a déjà avortée par le passé et qui va bientôt être mère de famille. Et son meilleur ami, qui ne cherche pas à consoler. Il est juste présent.

Ce livre, il lui aura fallu plusieurs années pour le coucher sur du papier à dessin. Après avoir lu un livre de Martin Winkler, il est devenu évident qu'il avait aussi sa place dans ce récit. Lui est médecin et apporte une vision et son expérience de praticien. À se débuts, il s'aperçoit rapidement que malgré sa bonne volonté, être un médecin ne suffit, il faut être  l'écoute de chaque patiente et les mettre dans les meilleures disposition pour que cette épreuve se passe bien.

En tant qu'homme, et plus largement si on n'est pas confronté à un épisode tel que celui-là, cet album apporte des explications et une vision dont on ne se rendaient pas compte. À notre époque, 40 ans après la loi, sans croire qu'une IVG était une expérience bénine, on est loin de penser l'épreuve qu'elle peut être, notamment en terme de psychologie.

 


Les couvertures des 2 albums - © Casterman 2019.

 

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