8/10Alice Guy

/ Critique - écrit par Maixent, le 17/11/2021
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Tags : alice guy cinema gaumont films film histoire

La pionnière du cinéma

Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges et Joséphine Baker constituent les trois premiers tomes parus de la collection «Les clandestines de l'histoire » par Catel et Bocquet qui racontent l'histoire de femmes importantes dans l'histoire de l'humanité mais qui sont rarement mises en avant dans la grande Histoire. Des figures qui, sans être oubliées par les spécialistes voire le grand public, sont souvent reléguées au second plan, méritant cependant une mise en lumière par leur impact. Toujours dans un souci didactique, les auteurs exécutent à chaque album un véritable travail de recherche, écumant les archives et les sources existantes (comme l'autobiographie d'Alice Guy) pour aboutir à un roman graphique soigné et juste permettant de redécouvrir ces grandes figures. Ici nous allons nous pencher sur la vie d'Alice Guy, première réalisatrice de l'histoire du cinéma qui tourna son premier film en 1896 soit un an à peine après l'invention du cinématographe par les frères Lumière.


Tournage de La fée aux choux

 

On peut lire une chronologie d'Alice Guy et des principaux acteurs liés à l'invention du cinéma ainsi qu'une notice biographique rappelant les personnages majeurs cités en fin d'ouvrage, support historique à la partie dessinée qui s'ouvre le premier juillet 1873 à Saint-Mandé, date de naissance d'Alice Guy. A partir de là, on suivra son parcours de manière chronologique avec les grandes étapes de sa vie, raccordées à des lieux qui ouvrent chaque chapitre. Cette narration linéaire classique permet de mieux comprendre le développement d'un art majeur à travers sa technicité et ses réalités économiques mais surtout la magie qui naît peu à peu sur les écrans pour envahir l'ensemble de la société et du monde.

Après une enfance ballottée entre la Suisse et le Chili, elle se pose finalement à Paris avec sa famille en 1890. Mais la faillite de son père puis le décès de ce dernier la contraint à vivre chichement dans un petit appartement du quartier Saint Sulpice avant d'accepter un poste de sténodactylographe auprès des Vernis Ducaron puis de secrétaire de monsieur Richard qui n'est autre que le fondé de pouvoir de monsieur Gaumont, nom devenu indissociable du cinéma. Alors qu'Alice se familiarise avec toutes ces technologies (et le lecteur aussi) comme par exemple le phonoscope, c'est le 28 décembre 1895 que tout va s’accélérer avec la première projection publique des frères Lumière et l'invention du cinématographe. S'en suivra une véritable course technologique face à cette nouvelle invention qui va révolutionner l'art en général et changer définitivement notre manière de voir le monde. Pour Alice et la société Gaumont c'est l'exploitation commerciale de ce nouvel engin qui va changer la donne. Le succès est inattendu, notamment le développement de projections payantes qui ne convainquaient pas grand monde au départ mais dont le célèbre prestidigitateur Méliès comprend vite l'intérêt même si on est encore loin des multiplex.
Un monde qui va trop vite

 

Dès 1896, Alice réalise ses premiers films dont La fée aux choux, fable charmante et désuète sur la naissance des bébés avec de véritables décors de studio. Dès lors sa production s'intensifie tandis que la guerre des brevets fait rage du côté technique, Alice met en scène près d'une centaine de courts métrages d'ici le début du siècle avant de partir s'installer aux Etats-Unis en 1907 avec son mari et créer sa propre compagnie de production en 1910, proposant toujours ses idées innovantes. Malgré un succès qui ne se démend pas jusqu'à la première guerre mondiale, la concurrence est de plus en plus rude et son studio périclite lentement mais sûrement, surtout face à l'essor Hollywood. Alice Guy tournera son dernier film en 1920, alors âgée de 47 ans avant de venir vivre à Nice espérant reprendre les studios de la Victorine, ce qui n'arrivera jamais. Elle retourne ensuite à Paris après un dernier bref passage aux Etats-Unis et tentera dès lors de faire valoir sa participation à l'histoire du cinéma tout en écrivant des contes pour palier à une situation financière désastreuse. Elle décède en 1968 à l'âge de 95 ans, ses mémoires, Autobiographie d'une pionnière du cinéma ne seront publiées que près de 10 ans plus tard.


Rencontre avec Chaplin

 

Même si parfois un peu scolaire, le travail de Catel et Bocquet est d'une précision chirurgicale et d'une justesse de chaque instant. Mâtiné d'un propos féministe sous-jacent, il n'est cependant jamais bêtement militant, s'attardant sur une foule de détails tout en réussissant à intégrer dans les quelques 300 pages de récit une vie entière. Il est clair que si l'on compare aux autres ouvrages de la collection, on y voit clairement un schéma mais celui-ci est d'une efficacité redoutable, toujours respectueux des vies abordées. On est pris par le récit, ressentant une véritable empathie pour cette héroïne méconnue qui a rencontré aussi bien les premiers techniciens d'une industrie naissante que les idoles intemporelles telles que Charles Chaplin ou Buster Keaton. De plus on comprend mieux la folie liée au cinéma, et la création d'un véritable monde avec ses codes, ses techniques et ses difficultés.

Cette biographie d'Alice Guy est à l'instar de tous les livres de la collection une vraie réussite, s'adressant à tous et à toutes les tranches d'âge pour une lecture passionnante d'un Art qui a déférlé sur le monde à une vitesse folle et parle maintenant à tous.

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