8/10Bandonéon

/ Critique - écrit par riffhifi, le 01/04/2010
Notre verdict : 8/10 - Tango cash (Ecrivez votre critique)

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Si le tango corse est un tango conditionné, l'argentin est au contraire un déferlement de sentiments exacerbés et de frustrations, illustrant l'histoire d'un pays sur deux générations. Atypique et inspiré.

Qu'est-ce qu'un bandonéon ? Dans le Petit Larousse Illustré de 1996 (oui, vous m'excuserez, j'en ai pas d'autre), on peut lire « n.m. (du nom de son inventeur, Heinrich Band) Petit accordéon hexagonal, utilisé notamment dans les orchestres de tango ». Dans ce même Larousse, le mot voisine avec l'encadré consacré à la
bande dessinée, ce qui ne peut pas être une simple coïncidence alphabétique. Au passage, le traducteur nous informe que le titre original est Fueye, un terme qui désigne le soufflet du bandonéon.

Derrière ce mot, un album de 200 pages signé Jorge Gonzalez, auteur argentin miraculeusement publié chez Dupuis hors de toute collection. Une bonne surprise qui aurait pu avoir sa place sous le label Aire Libre (on pense notamment au Prosopopus de Nicolas De Crécy pour style graphique). L'histoire est difficilement réductible à une suite de mots : d'abord axée autour de Vicente ‘Gordo' (‘le Gros'), joueur de bandonéon à la fin des années 10, elle se tourne ensuite vers son disciple Horacio au début des années 30, et décrit le chemin inattendu qu'emprunte sa vie. Dans un dernier segment, l'auteur raconte la genèse de l'album à travers ses recherches, ses rencontres et les témoignages qu'il a recueillis ; aussi intéressante que soit la démarche, cette dernière partie aurait sans doute gagné à ne rester qu'un bonus, plutôt qu'une sorte de continuité dessinée, occupant à elle seule une soixantaine de pages.


Car le nerf du recueil, sans conteste, est son récit en deux volets, peinture expressionniste et torturée de deux générations victimes de leurs frustrations, de leurs vices, de leurs imperfections... mais indéfectiblement liées au tango, à son rythme et à sa poésie, à sa tristesse potentielle et à ses promesses d'évasion. Bandonéon se tire brillamment du défi évident que constitue l'approche dessinée d'un art sonore (d'autres s'y sont heurté les dents, notamment dans les biographies consacrées aux musiciens célèbres), en proposant sa propre mélodie visuelle : anarchie du dessin au milieu de cases soigneusement tracées, puissance des scènes surgissant de l'aspect faussement brouillon des crayonnés... Le noir et blanc lui-même se teinte de reflets ocres ou gris-bleus selon la nature de l'ambiance requise, et les émotions passent sans peine dans ce foisonnement d'inventivité formelle. Les personnages suscitent l'empathie malgré leurs défauts, leurs choix parfois révoltants... Le résultat est un voyage dans une autre dimension, un autre époque, une autre culture, un art qui n'est pas celui du support utilisé. A découvrir pour les amateurs de nouveautés dépaysantes, ou du monde latin en général.

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