7.5/10Les Aventures de Rabbi Harvey

/ Critique - écrit par gyzmo, le 16/06/2008
Notre verdict : 7.5/10 - On est pas des sauvages tout d’même ! (Ecrivez votre critique)

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Spécialiste de l’apprentissage de l’hébreu par logiciels éducatifs interposés, les éditions Yodéa ont eu de l’idée en introduisant ce roman graphique américain (Prix du Moment Magazines’s Emerging Writers) sur notre territoire...

Entre l'infernal Louis De Funès s’inspirant des joies du traditionnel Freylekh dans Rabbi Jacob, ou les joutes verbales extravagantes et vulgaires du film La vérité si je mens !, la culture populaire française n’a pas toujours été à l’aise pour enfiler l’humour juif dans un 31 communautaire plus séant et spirituel qu’une simple caricature – aussi ajustée soit-elle. N’a pas les talents du brodeur Woody Allen qui veut ! Pourtant, en cherchant bien du côté des “arts mineurs” (et plus précisément du neuvième), des modèles du genre forcent la tendance à redorer le blason. Parmi eux, la fameuse collection Le Chat du rabbin (Dargaud, 2002) de Joann Sfar. Désormais, il faudra également compter sur le Rabbi Harvey de Steve Sheinkin.


S’il faut en croire les délires visuels de Sergio Leone ou les fantasmes de Jean Giraud, le Far West est un paysage poussiéreux dans lequel l’homme bourru chargé à bloc de testostérones impose aux plus faibles sa Loi… lorsqu’il n’est pas déjà occupé à sauver sa peau. Dans le vaste imaginaire collectif, l’Ouest américain est en effet l’asile des héros solitaires qui dégainent plus vite que leur ombre, des hordes sauvages vouées aux plaisirs de la chair, de l’or facile, de l’alcool et du sang. Parfois, ces pouilleux indissociables de leurs canassons échappent à leur condition première, enfilent l’apparat du preux romantique, se peinturlurent le visage pâle aux couleurs diplomatiques. Mais les occasions sont rares dans un no man’s land où le porte-flingue est légion. Avec Les Aventures de Rabbi Harvey, la donne brut de décoffrage est troquée contre la sagesse et l’humour juifs. Le fait qu’un rabbin devienne le shérif d’une petite bourgade du Colorado n’est pas l’idée farfelue la plus cocasse de l’histoire du Western. Cette cure de santé pour le corps et l’esprit aurait pu avoir des accents anachroniques. Or, il n’en est rien. La preuve porte d’ailleurs un nom, celui de Mordecaï Noah, dont le projet avorté de rassembler quelque part en Amérique les familles éparpillées d’Israël a servi de point de départ au dessinateur Ben Katchor pour sa romance historique Le Juif de New York (Le Signe noir, 2001). Dans la bédé de Sheinkin, il n’est donc pas étonnant de retrouver l’insigne de sheriff - cousin à six branches de l’Etoile de David, accrochée à la veste d’un rabbin, guide et juge de paix face aux altercations entre gens d’une même communauté.


Ainsi, par le verbe pacifiste, Rabbi Harvey résorbe la cupidité ou la bêtise là où l’as de la gâchette aurait volontiers fait rugir son six-coups. L’humour distillé au fil des neuf saynètes est un bol d’air vivifiant, optimiste, irrésistible… parfois un chouia moralisant (un chouia seulement). Pour sa part, et bien que rudimentaire, le style de Sheinkin reste singulier dans sa manière d’assortir traits linéaires des décors (en bois, de terre ou célestes), et courbes douces des personnages – tous étrangement affublés du même genre de regard cerné. En noir et blanc (la version américaine étant partiellement colorisée), certaines vignettes qui résultent de cette association ne sont pas toujours très lisibles du premier coup d’œil. Mais une fois passés les éventuels petits détours de décodage, le temps que le lecteur s’accoutume à la patte de l’auteur, Les Aventures de Rabbi Harvey ont de quoi capter l’attention, décrocher de nombreux sourires. De plus, la version française a été agrémentée d’un chapitre supplémentaire instructif revenant sur les provenances narratologiques de Rabbi Harvey. Les néophytes ne l’auront sans doute pas remarqué : les péripéties de ce chef spirituel ne sont pas issues d’une “création originale” mais plutôt d’une sélection (légèrement déroutée et compilée) de divers textes plus ou moins connus de la culture juive. Dès lors, pour peu que le lecteur ait été sensible à l’intelligence prévenante de Rabbi Harvey, du simple statut d’œuvre délicate et désopilante, la bande dessinée de Steve Sheinkin délivre également un passeport en direction de la découverte transversale du Talmud ou des contes populaires juifs. A prendre ou à laisser, l’invitation demeure tout de même bien amenée, et tentante.

Spécialiste de l’apprentissage de l’hébreu par logiciels éducatifs interposés, les éditions Yodéa ont eu de l’idée en introduisant ce roman graphique américain (Prix du Moment Magazines’s Emerging Writers) sur notre territoire. La présence d’esprit du Rabbin, ses retournements de situation périlleuse à son avantage ou au service de ses prochains - par la seule force de sa brillante logique et le respect d’autrui qui plus est, est une riposte à méditer pour toutes les brutes en puissance et autres petites frappes qui n’envisagent que la sauvagerie du rentre-dedans. La suite des aventures de Rabbi Harvey est en selle depuis avril 2008 aux Etats-Unis. Les Français devront quant à eux patienter jusqu’au début de l’année prochaine pour profiter de la sagesse de ce shérif drôle et non-violent.

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