Manu Larcenet, ça fait plus de dix ans que les amateurs de bande dessinée l'ont découvert dans Fluide Glacial, où il s'éclatait notamment sur la série Bill Baroud. Aujourd'hui, il a plutôt la cote pour ses récits semi-sérieux et semi-autobiographiques Le combat ordinaire et Le retour à la Terre, qui lui valent de caracoler en tête des ventes au même titre que les séries séculaires comme Blake et Mortimer. Entre les deux, il se fait une place dans la collection Poisson Pilote de Dargaud, créée presque exprès pour les auteurs de sa génération. Outre Les entremondes et Les cosmonautes du futur, il publie de 2002 à 2006 un quatuor d'albums sans autre lien que leur titre : Une aventure rocambolesque de... suivi du nom d'un personnage historique intouchable. Qui va bien entendu se faire toucher un petit peu quand même.
Sigmund Freud : Le temps de chien (2001)

Le premier héros de ce jeu de massacre est un habitué de la boutade : Sigismund Shlomo Freud. Le maître de la psychanalyse s'en va explorer le Far-West avec son assistant Igor (fictif), afin de trouver quelques cow-boys à la psyché bien torturée et de se repaître de leur étude. Déçu par la population locale, plus rude et moins compliquée que ce qu'il espérait, il fait la rencontre d'un chien évadé du bagne ; celui-ci est à la recherche d'une âme pour sauver ses fesses. Car il est bien entendu que les chiens, n'ayant pas d'âme aux yeux des bons blancs, sont traités comme des... chiens...
On voit sans peine dans quels travers démago bien-pensant il était possible de tomber à travers un tel scénario : le racisme c'est vilain, la psychanalyse c'est moins bien que l'amour-propre et le respect du prochain, blabla. Larcenet s'est fait un plaisir de tomber dans ce genre de travers à plusieurs reprises, notamment dans Les entremondes et dans ses albums plus récents, à la conscience politique un peu trop explicite pour être subtile. Mais ici, l'alchimie est parfaite entre la parodie de western (le bagne, les Indiens, les plumes et le goudron...), la caricature amusée de Freud (« et n'oubliez pas : en enfermant les gens, c'est vous-même que vous gardez prisonnier ») et le récit proprement dit, qui n'est pas sacrifié au profit du nombre de gags. Du coup, le trio de personnages se rend sympathique, ce qui rend la violence des dernières pages d'autant plus douloureuse. Le temps de chien, avec ce dosage miraculeux et sa drôlerie jamais forcée, reste sans doute le meilleur album des quatre.
Vincent van Gogh : La ligne de front (2003)
Comment Van Gogh, mort en 1890, peut-il se retrouver en pleine guerre de 14-18 ? Tout simplement en étant un agent spécial dont la mort a été simulée, envoyé sur la ligne de front pour une dernière mission qui consiste à peindre la guerre afin d'en retransmettre l'esprit aux dirigeants qui ne sont pas sur place. Vigoureux 
comme un léopard malgré sa soixantaine d'années, il se rend sur le terrain flanqué du général Morancet... Mais capturer l'esprit de la guerre n'est pas simple, surtout quand on a pris l'habitude d'exprimer des obsessions plus intimes. Et plus jaunes.
De loin le plus "sérieux" des quatre tomes, La ligne de front s'expose à verser dans un discours encore plus cliché que son prédécesseur : la tarte à la crème « La guerre, c'est mal ». Ce que peu de gens vont s'amuser à contester, finalement. Heureusement, une fois encore, Larcenet évite le piège, et propose une lente plongée hallucinatoire dans l'enfer des tranchées, sans pour autant donner l'impression d'assener un propos indigeste et convenu. L'humour est largement sacrifié à partir de la moitié de l'album, ce qui n'est pas forcément un mal quand on réalise qu'il se reposait essentiellement sur le comique de répétition (« je veux faire exploser mon désarroi à la face du monde ») et la notion que la peinture soit l'arme de van Gogh. A l'arrivée, le ton vire au fantastique macabre, et laisse le lecteur raisonnablement scotché. Une autre belle pièce dans l'œuvre du bédétiste.
La légende de Robin des Bois (2003)
Robin des Bois a passé l'âge de la retraite depuis longtemps, et il est atteint de « la maladie du sieur Alzheimer ». En gros, il a parfois des absences et se met à chanter du Carlos. Heureusement, Petit-Jean est là pour remettre de l'ordre dans sa tête en tapant dessus, et pour l'entraîner à l'assaut du touriste en goguette, qui est riche et doit être détroussé au profit des pauvres. Mais le sheriff de Nottingham veille, "sheriff" étant à prendre dans le sens le plus westernien du terme...
D'une certaine manière, Robin des Bois est le vilain petit canard de la série. Non pas qu'il soit raté, au contraire, on peut facilement trouver qu'il s'agit du plus drôle et de celui qui contient la plus grande concentration d'idées. Mais le ton et le principe sont différents des autres : là où Freud et Van Gogh se voient confrontés à une situation incongrue mais pas totalement aberrante chronologiquement parlant, Robin des Bois est plongé dans une époque indéterminée où John Wayne, Tarzan, les téléphones portables et les réfrigérateurs sont juxtaposés dans le plus joyeux des bordels. Pour le coup, le but est clairement de faire rire, et pas d'insérer un quelconque sérieux dans les événements décrits, malgré un final en demi-teinte. La différence se lit jusque dans le tracé des cases : dessinées à la règle dans Freud et Van Gogh, elles le sont ici à main levée. Ce décalage s'explique facilement : La légende de Robin des Bois n'a pas été conçu comme une des « Aventures rocambolesques », il a simplement été republié sous ce titre pour l'intégrer dans une collection. Le procédé importe peu, l'album est du pur Larcenet old school et fait bien plaisir.
Attila le Hun : Le fléau de Dieu (2005)
Après avoir conquis le monde entier, Attila doit se rendre à l'évidence : il s'emmerde. Il n'est pas content. Il cherche « autre chose ». Et s'en va demander à Dieu ce qu'il pourrait bien faire pour remédier à cette condition...
Accouché sur le tard, à travers le crayon du dessinateur Daniel Casanave 
(Larcenet se contente d'écrire le scénario), Le fléau de Dieu déçoit par rapport à ses prédécesseurs. Ni aussi drôle que Robin des Bois, ni grave comme Van Gogh, l'album part d'un postulat qui manque de finesse : Attila n'est pas dans une situation particulièrement saugrenue, il cherche (grosso modo) le sens de la vie. Il s'en va parler à Dieu (qui lui répond de la même manière que les esprits sylvestres de Robin des Bois), se défoule sur son compagnon souffre-douleur (une constante dans ces aventures rocambolesques) et finit par se retrouver englué dans l'absurdité. Sans être vraiment mauvais, l'album manque d'idées, et souffre d'un dessin moins inspiré que ceux de Larcenet (bien que Casanave s'efforce visiblement de restituer l'esprit de son compère). Dommage, le roi des Huns aurait pu faire un beau numéro quatre. Mais on se contentera des autres...
riffhifi []

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