Un Automne à Hanoï - Interview de Clément Baloup - 21/08/2006

/ Interview - écrit par iscarioth, le 21/08/2006

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Interview de Clément Baloup le 21 août 2006

Clément Baloup, merci de nous avoir accordé cet entretien. Pouvez-vous vous présenter à nos internautes ?
Je vais essayer d'être synthétique mais ce n'est pas évident de se présenter de but en blanc... J'ai 28 ans, marseillais d'adoption, j'ai fait mes études à l'école d'Angoulême, option bd. à l'école j'ai monté avec mes camarades l'association "La maison qui pue" et nous éditons un recueil du même nom tous les ans, c'est du graphisme et de la bd (les gens disent « expérimental », allez savoir ce que ça veut dire). Et depuis j'ai publié Un automne à Hanoi, La vie en rouge avec Domas, Le chemin de Tuan avec Mathieu Jiro, et Quitter Saigon.
J'aime la cuisine, les arts martiaux, les voyages, et tout un tas d'autres choses.

Dessiner est-il votre métier ? Est-ce que vous vivez de la bande dessinée ?
En faire mon métier, c'est mon but mais jusqu'à maintenant je dois faire d'autres jobs à côté pour m'alimenter !

Quels que soient vos albums, on remarque beaucoup votre travail pour la couleur. Quitter Saigon est à ce niveau très impressionnant. Quelles sont vos sources d'inspiration ? Puisez-vous dans la peinture, la photographie ?
Chinh Tri : Le chemin de TuanUn automne à Hanoi est basé sur un séjour que j'ai fait au Vietnam, j'étais en stage à l'école des beaux arts de Hanoi et j'ai été fortement marqué par les couleurs des peintures-laques vietnamiennes, la lumière du pays m'a aussi beaucoup inspiré. Il y a vraiment eu une recherche de retranscription des sensations par la couleur pour ce premier album. Cette préoccupation "impressionniste" est également au coeur du travail de Mathieu qui dessine Le chemin de tuan dont je fais le scénario, nous pouvons donc cogiter ensemble sur le choix des couleurs et nous nous encourageons mutuellement à faire des choses audacieuses. Enfin surtout lui car je reste très sage en comparaison ! Sinon, j'adore la peinture fin XIXe en particulier Monet et Seurat et la photo contemporaine mais je n'y fais pas de citation directe dans mon travail, ça fait parti d'un fond d'images que j'ai en tête au même titre que les animes de Miyazaki (Totoro) ou les films de Park Chan Wook (Old boy).

Avec Quitter Saigon, vous mettez en lumière un patrimoine et une histoire fort peu connus de la plupart des français. Cet album a pour vous été une nécessité individuelle (retrouver vos origines vietnamiennes) ou un moyen de faire connaître ce patrimoine à un plus grand nombre ?
Si j'ai eu cette volonté de mise en lumière d'un aspect de l'histoire c'est plutôt au travers de l'album Le chemin de Tuan, car c'est une fiction et j'ai volontairement axé le propos sur l'injustice ressentie par des "indigènes" comme on les nommait. Dans Quitter Saigon, c'est une démarche plus intimiste, une "nécessité individuelle" comme vous le dites très bien. Mais comme ces gens ont vécu la colonie et la guerre, ils en parlent et il se dégage naturellement une vision de l'histoire. Et ce ni celle des manuels d'histoire français ni celle des manuels d'histoires vietnamiens... Je n'ai pas cherché à construire un récit polémique. Mais j'ai songé aux vietnamiens de France, les immigrés et leurs enfants nés en France, donc de ce point de vue cette partie de l'histoire est un patrimoine vivant de la France actuelle, et j'ai voulu faire un livre honnête et intéressant.

Comptez-vous réaliser de nouveaux ouvrages sur le Vietnam ? Si oui, comment aborderez vous le sujet cette fois ?
Extrait d'Un automne à Hanoi L'histoire du Vietnam me fascine, outre mes origines, le Vietnam a été au coeur de l'épopée coloniale puis sans transition est devenu un enjeu majeur de la guerre froide. Deux ères dont le monde dans lequel on vit est l'héritage direct. J'ai donc plusieurs projets, la suite du Chemin de Tuan sortira en 2007 et se déroulera à Saigon pendant la 2e guerre mondiale. Je travaille aussi sur un personnage errant en Asie du sud-est dans la 2e moitié du XIXe siècle. C'est l'époque des comptoirs européens, la rencontre de l'occident et de l'orient, le début de la colonie. Même si la base est réaliste ce sera beaucoup plus léger car destiné à tout public. D'ailleurs les premières apparitions de ce personnage "le voyageur" ont été publiées dans Choco creed # 5 et Spirou # 3561 qui sont pour la jeunesse. J'aimerai beaucoup faire une suite à Quitter Saigon avec plus de pages, qui serait sur le même mode (entretien / flashback) mais qui serait entrepris dans différent pays (Vietnam, France, Usa). Je ne sais vraiment pas si je pourrais le faire car il me faudrait un soutien financier conséquent...

Dans Un automne à Hanoi, vous semblez assez irrité par le comportement des américains au Vietnam, qui se montrent tantôt colonialistes et dominateurs, tantôt peu intéressés par la culture vietnamienne. Hoa, la Vietnamienne que vous rencontrez là bas, se montre plus tolérante à l'égard des américains. Cette tolérance, vous l'avez sentie chez une majeure partie des vietnamiens ? Ou vous êtes vous parfois retrouvé face à des gens plus haineux et rancuniers ?
Je voudrais me défendre de faire de l'anti-américanisme primaire : j'étais récemment à New York et les américains que j'y ai rencontré étaient très sympathiques. Maintenant au Vietnam j'étais énervé par certains comportements d'américains d'autant plus que les habitants étaient particulièrement gentils avec eux. Je n'ai rencontré personne au Vietnam de rancunier envers les USA ou la France. Certains par ignorance, il faut le reconnaître, et d'autres plus cultivés qui si ils sont très critiques envers ces anciens occupants sont résolument tournés vers l'avenir et préfèrent envisager les anciens ennemis comme de futurs partenaires. Je pense aussi qu'après tout ce que cette nation a souffert il n' y a plus de place pour ressasser la haine...


Sur
Quitter Saigon, votre démarche rappelle celle d'autres auteurs ayant eux aussi oeuvré pour la mémoire et sa passation au travers des générations. On pense bien évidemment à la référence Art Spiegelman, pour Maus, mais aussi aux travaux plus récents de BD reportage comme le très remarqué Les Mauvaises gens, d'Etienne Davodeau. Est-ce que ce genre d'albums figure parmi vos lectures ? Comment expliquez vous ce lien, entre témoignage, histoire et bande dessinée ?
Maus
a été un grand choc esthétique pour moi (et pour beaucoup d'autres), je l'ai lu à 14 ans et ça a contribué à m'ouvrir les yeux sur le médium "bd". Concernant Davodeau, j'aime son travail et cela me réjouit qu'il est obtenu toutes ces récompenses cette année avec Les Mauvaises gens, à la fois pour la qualité de l'album et aussi pour le style de bd que ça représente. Par ailleurs j'admire énormément le travail d'Emmanuel Guibert qui, je pense, n'a pas la reconnaissance qu'il mérite. c'est un travail d'une grande intelligence, très sensible et très beau... Concernant le lien entre témoignage et bd, je dirais que ça fait partie de la richesse des possibilités de la bd de s'attaquer à des sujets variés sous des formes différentes d'une part. et d'autre part je dirais que la réalisation d'une bd est un travail si personnel, contrairement au cinéma par exemple, qu'il peut y avoir facilement adéquation avec des récits très personnels, très intimes (ce qui rejoint l'autobiographie) tout en représentant "facilement" des événements et des lieux disparus (ce qui rejoint la bd historique).

Vos bandes dessinées sont accueillies souvent très positivement par la critique. On se plaint en revanche assez régulièrement d'une trop faible pagination (sur Un automne à Hanoi, par exemple). C'est un reproche que vous allez prendre en compte ou un parti pris dont vous ne démordrez pas ?
Ah, voilà un point sensible ! En fait je voulais faire un album court pour Un automne à Hanoi, que le lecteur le relise en se penchant sur les couleurs, qu'il se nourrisse des ambiances, mais c'est vrai des gens m'ont dit être restés sur leur faim...Le chemin de Tuan quand à lui fait tout de même 120 pages et Quitter Saigon 70. Le problème réside dans le prix, 13,5 euros ça peut sembler cher pour 70 pages or il s'agit d'une petite maison d'édition et d'un petit tirage, le coût de production par livre est beaucoup plus élevé qu'un album "commercial" d'une grande maison d'édition qui le vendrait en librairie au même prix ou moins cher ! Néanmoins, si je fais une suite à Quitter Saigon j'ai le désir qu'elle soit beaucoup plus "épaisse". Je n'ai pas du tout envie de décevoir un lecteur qui s'intéresse à mes bd.

Avec Quitter Saigon, vous avez dû transformer un témoignage oral en une oeuvre visuelle. Comment avez-vous réalisé cette "transposition" en image ? Vous vous êtes documenté ? Des photographies transmises par les témoins ? Je pense notamment au deuxième récit, sur les camps de rééducation.
J'ai lu, des romans, des articles, des livres d'histoires, mais j'ai eu peu d'images. Par exemple dans l'histoire de l'enfant blond, on voit le personnage au présent qui feuillette un album photo, c'est pour indiquer que certaines images servant de doc viennent de cet album. Dans l'histoire sur les camps je n'ai eu quasiment pas de doc, je me suis basé sur les descriptions orales et le décor est souvent abstrait, ce qui renforce le sentiment de malaise du lieu.

Dans Quitter Saigon, vous choisissez de vous représenter avec un t-shirt Marseille sur le dos. Un hasard ou une façon de montrer votre attachement à la cité phocéenne ?
Oui, c'est un clin d'oeil ! Par contre ça n'a rien n'à voir avec le foot'. Mais plutôt avec Marseille qui fût la capitale d'empire, la porte des colonies par où sont passés les colons et les "indigènes", un lieu chargé d'histoire... et le lieu qui m'accueille accessoirement !

Clément Baloup, merci pour le temps que vous avez consacré à Krinein. On attend vos prochains ouvrages avec impatience.
Merci à vous et pour ce qui est du prochain album il s'agira de Chinh tri 2 avec Mathieu Jiro en 2007.


- Extrait du Voyageur, publié dans "Choco Creed # 5", - Copyright Baloup et Chococreed -
Copyright Baloup et Chococreed

- Chin Tri, tome 2, dessin Mathieu Jiro, scénario Clément Baloup, à paraître -
copyright Baloup et Jiro

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