Difficile de critiquer une oeuvre portant sur l'holocauste. S'il est impossible de mettre en doute le fond du récit, basé sur le témoignage de survivants, on peut tout à fait déprécier la façon dont Pascal Croci a mis en scène ce drame historique et humain. Lorsque les bédéphiles discutent de la représentation de la Shoah par le neuvième art, c'est bien plus souvent Maus d'Art Spiegelman que Auschwitz de Pascal Croci que l'on retrouve au coin des lèvres.
« Première BD réaliste sur la Shoah »
C'est ainsi que l'on présente couramment Auschwitz de Croci. Effectivement, au feuilletage et à la lecture d'Auschwitz, on est loin des chats et des souris de Maus. Croci aborde l'holocauste à la manière de Spielberg, avec un noir & blanc glacial et pudique. Son coup de crayon est poussiéreux mais aiguisé. Les traits sont nerveux même si les planches, par leur coté crayonné, donnent dans l'ensemble une impression d'estompé. « Je voulais un rendu réaliste en noir et blanc, sans effets de style. Mon premier souci, plus que la reconstitution historique, a été d'éviter tout voyeurisme » témoigne l'auteur. Si l'on peut dire d'Auschwitz qu'elle est la première bande dessinée « réaliste » sur la Shoah, il parait difficile à admettre que l'album soit dépourvu de style. Croci, dans sa vision cauchemardesque et brumeuse d'Auschwitz, propose au lecteur des officiers nazis très souvent blêmes et froids comme des cadavres. Ces officiers ont un coté diabolique : des yeux ténébreux et exorbités mais aussi des mains frêles et acérées comme celles d'un squelette. Non, le travail de Croci sur Auschwitz n'est pas dépourvu de style... loin de là. Mais c'est tout sauf un mal. On peut styliser la Shoah sans pour autant verser dans l'impudeur et le manichéisme. Monsieur Spiegelman nous l'a prouvé à tous. On pourrait croire que le travail de Croci, moins symbolique que celui de Spiegelman, touche plus les lecteurs. C'est pourtant faux. La plupart de ceux qui ont lu les deux albums avouent avoir une nette préférence pour Maus. Mais évitons tout de même les comparaisons douteuses. Si les deux oeuvres parlent du même sujet, elles s'illustrent sur un registre très différent.
Documenté
Le travail de Croci a été documenté. L'auteur s'est entouré d'un maximum de films, photos et témoignages, mais en se limitant toujours au camp d'Auschwitz. Même si le travail de Croci est très sérieux, on ne peut pas dire qu'il s'agisse d'un travail d'historien. Croci, avec Auschwitz, s'est attaché à des histoires individuelles, parfois singulières et non représentatives de ce que furent, dans leur ensemble, les camps de concentration (les tchèques du ghetto de Therensienstatdt). Auschwitz n'est pas une oeuvre documentaire à proprement parler. Elle veut faire comprendre au lecteur le sort des déportés tout en s'attachant à des histoires particulières. Gage d'une qualité certaine, Auschwitz fait souvent penser à des oeuvres comme Si c'est un homme de Primo Levi, Shoah de Claude Lanzmann et même à La liste de Schindler de Steven Spielberg.
Une réflexion personnelle
Pascal Croci est totalement étranger à la Shoah, en ce sens où il n'est pas juif et n'a pas eu, dans sa famille, de déportés. Croci est plutôt l'enfant de cette génération du silence, pour qui les camps étaient une vérité encore trop vive et douloureuse, peu avouable. Le travail de mémoire de l'auteur a été celui de la recherche et de la compréhension. Pascal Croci s'est beaucoup renseigné et entouré de témoins. Avec Auschwitz, il s'est inspiré d'histoires réelles, de témoignages écrits et oraux. Une vision documentée et humaine de l'holocauste, mais aussi une vision toute personnelle de l'auteur. A la fin de l'album, plusieurs personnages féminins philosophent sur le drame qu'ils viennent de vivre. Transparaissent à ce moment très clairement les idées de Croci sur le comportement des hommes. « Ne pourrait-on pas se haïr en paix et user du verbe comme seule arme ? ». Le lecteur le sent bien, c'est plus Croci en 2000 que Ann en 1945 qui s'exprime là. Croci ne se cache pas d'avoir fait transparaître ses idées personnelles dans Auscwhitz. Dans l'appendice, en interview, il déclare : « Ma bande dessinée parle du pouvoir des religions à séparer les hommes. Chacun pense détenir la vérité et veut convaincre les autres qu'il a raison, voilà le danger ! ».
Auschwitz est le résultat d'un travail de recueillement et de réflexion de la part d'un homme physiquement étranger à la Shoah. Une oeuvre intéressante, que l'on peut placer entre des mains juvéniles avec confiance. Le dossier présenté à la fin de l'album, avec interview et glossaire, est très utile au lecteur, quel que soit son âge.
iscarioth []

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