8.5/10Arawn - Tome 1 - Bran le maudit

/ Critique - écrit par athanagor, le 07/05/2008
Notre verdict : 8.5/10 - En gaélique, ça veut dire marave (Ecrivez votre critique)

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Arawn est le fils non désiré d'une union forcée, et vu qu'on lui a bien fait sentir toute son enfance, il est devenu seigneur des enfers.

Rares sont les occasions de se vautrer dans un chauvinisme jubilatoire, jusqu'à s'écrier dans une excitation débordante « nous aussi on sait le faire, bande de pourris ! ». Et bien, ceci en est une. Les Français Grenier et Le Breton signent ici un ouvrage à la hauteur de ceux qui ont participé à la légende du style Heroic Fantasy, qui bien souvent, il convient de le reconnaître, étaient et sont soit anglais, soit américains.

Arawn, prince des enfers, qui est déjà apparu dans la série Légendes de la table ronde, développe ici son curriculum. Comment de guerrier, il est devenu le régent du royaume souterrain ; comment d'homme il est devenu dieu.

Siamh, une intrépide guerrière rencontre Dag, lui aussi guerrier dans le civil, au détour d'un petite baston avec un Firbolg. Amadouée, la guerrière donne deux fils, desTête en l'air
Tête en l'air
jumeaux, à ce gentil gros barbare à la barbe bien taillée. Un soir, apparaît Bran (« corbeau » en gallois) qui demande l'hospitalité. Pour les en remercier, il tue Dag dans son sommeil et viole la belle guerrière. Pour ce manque de correction, Siamh lui coupera la tête, non mais des fois. Se découvrant enceinte, elle consulte les runes qui lui apprennent qu'elle aura de nouveau des jumeaux, dont Arawn, et qu'un de ses quatre fils sera l'égal d'un dieu. Constatons une fois de plus l'approximation de ces saloperies de runes qui, on le sent bien, va participer à foutre le bordel dans ce qui commençait pourtant comme une gentille histoire. Plus tard, leur apprenant la prophétie, Siamh les envoie reconquérir les artefacts paternels pour déterminer leurs destins. Mais leurs missions accomplies, leurs caractères les poussent à prendre chacun une direction cardinale pour ne pas s'entretuer.

C'est dans le premier des quatre livres en proses, relatant la mythologie celtique du pays de Galles, le Mabinogion, qu'apparaît Arawn, seigneur d'Annwn, l'autre monde, alors terre de délices et d'éternelle jeunesse, que la christianisation apparentera à l'enfer en en faisant le domaine des âmes qui ont quitté ce monde. Personnage assez peu développé dans cette histoire centrée sur Pwyll (« raison » en gallois), prince de Dyfed, il deviendra la source de toutes les malfaisances et l'instigateur de tous les vices dans Les chroniques de Prydain, de Lloyd Alexander (1924-2007), qui inspira Taram et le chaudron magique, et de toute évidence cette BD. D'ailleurs, le chaudron noir, ici appelé chaudron de sang, est le cadeau de Bran à Dag et Siamh, et l'héritage paternel d'Arawn. Comme dans la mythologie, il semble posséder la faculté de tout réparer, même les morts.

L'histoire de cette BD, ainsi basée sur la mythologie celtique propre au pays de On frappe avant d'entrer !
On frappe avant d'entrer !
Galles, et sur la littérature que cette dernière a inspirée, se renforce d'autres références mythologiques : grecque avec un soupçon de Gorgone Méduse, romaine avec une pincée de bébé élevé par une louve. Mais d'autres éléments semblent familiers aux plus aguerris, telle cette épée noire à l'allure malfaisante, écho de la démoniaque Stormbringer, drogue dure du dernier des melnibonéens.

C'est justement grâce à cet enchevêtrement de références que l'histoire se transforme en ce qu'elle essaie d'être, un chapitre de sa propre mythologie. Les mythes, à bien y regarder sont également souvent un bric à brac de références qui nous font penser à des trucs qu'ont a déjà vu ailleurs, mais si bien digérés par les conteurs que ça semble venir du fond du cru. De plus, et pour peaufiner le tableau, Le Breton intègre dans son bazar ce qui fait l'intérêt des meilleurs contes de fée, à savoir une bonne grosse symbolique psychanalytique : les quatre fils, tous orphelins de père, doivent pour orienter leur destin s'approprier les attributs guerriers de leurs géniteurs. Tous, sauf Arawn, doivent alors affronter des monstres dangereux, costauds et masculins, répliques des papas, comme le corbeau (Bran) géant, gardien du trésor destiné à Engus, frère jumeau d'Arawn. Tous sauf Arawn donc, qui, venu au monde sans sexe (raison pour laquelle sa mère l'a renié, et qu'il fut élevé par une louve) devra vaincre le seul monstre féminin, la succube dont le regard change en glace. La victoire d'Arawn renvoie à la décapitation de son père par sa mère, et en tournant la situation fait figure de vengeance et d'acceptation de cette filiation maléfique. C'est à la suite de cette épreuve et de la mort du démon féminin qu'il se retrouvera, utilisant le chaudron legs de son père Bran, pour regagner son monde, doté d'un demi quintal de viande entre les guiboles. Si M. Freud veut bien se donner la peine... c'est par ici !

Côté dessin, on est super content d'avoir en France un mec comme Sébastien Grenier, capable de faire ce qu'il fait avec tant de naturel. Assumant sonJ'aime pas ton kilt et ça m'énerve !
J'aime pas ton kilt et ça m'énerve !
inspiration, venue de Simon Bisley, dont le Slaine est une sorte de père spirituel d'Arawn, de H.R. Giger pour les murs organiques et les portes du monde souterrain, mais aussi de Dave McKean dont l'ambiance de Arkham Asylum et de ses planches, en fait des photos de ses cases clouées ou scotchées sur des supports bruts, transpire un peu dans cet enfer dont Arawn est le seigneur. Mais on sent également, comme souvent chez les boss du genre un profond attachement à la peinture romantique de Füssli, Friedrich ou Goya, qui plus que par une similitude de trait, se manifestent comme une ascendance.

Bref, et malgré le petit bémol de la mise en branle de la narration, Arawn est une réussite qui nous entraîne à la découverte d'une légende sans jamais nous fatiguer ni nous lasser. On ne garde au final qu'une irrépressible envie, motivée par toute cette violence esthétisée, de savater les auteurs de ne pas produire plus vite les tomes suivants, impatient que l'on est de connaître le parcours de ce personnage.

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