9/10Approximativement

/ Critique - écrit par athanagor, le 04/04/2009
Notre verdict : 9/10 - Bio grave (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 3 minute(s) - 1 réaction

Initialement prévu comme une série d'aventures de la mouche, les six tomes compilés dans ce livre racontent finalement comment ça craint parfois d'être Trondheim.

Approximativement est apparemment la compilation d'une suite de 6 comics trimestriels que Jean-Louis Gauthey aurait proposé à Lewis Trondheim en 1993, baptisée Approximate Continuum Comics. Vraisemblablement intéressé par des aventures de la Mouche, Gauthey lui a peut-être proposé ce projet parce qu'il trouvait rigolo la bestiole en question. La légende (ainsi que Trondheim) raconte que la parution des ces histoires sans textes semblaient à l'auteur sujette à une lecture trop rapide pour valoir le coup. Gauthey lui aurait alors proposé d'y intercaler des morceaux autobiographiques pour meubler, mais rien n'est moins sûr. Au final Trondheim livrera, au fur et à mesure de l'aventure, 144 planches ne mettant en scène que lui-même, dans ce qu'on peut imaginer être sa vie quotidienne.

Construit comme un journal intime, cet ouvraDur à l'ouvrage
Dur à l'ouvrage
ge suit Lewis Trondheim dans les évènements suffisamment marquants vécus pendant l'élaboration de cette BD, sur un an et demi, jusqu'à son déménagement pour le sud de la France et la naissance de son premier enfant. Difficile de savoir si tout n'est pas que pure invention, mais le témoignage en fin d'ouvrage des auteurs qui sont représentés dans le fil de l'histoire semble étayer la thèse de la chronique. Il s'agit le plus souvent des auteurs partageant l'atelier de Trondheim à cette époque, et dans lesquels on parvient à reconnaître, même si on n'est pas super tuyauté en la matière, Emile Bravo (dont le nom est cité en entier et qui a l'air d'être un sacré soiffard), Jean-Christophe Menu, Patrice Killoffer et Stanislas Barthélémy, soit une partie de l'Association.

Alors, quel intérêt, hormis le trait si plaisant de Trondheim, peut-on bien trouver à cette BD si elle ne fait que parler de quelques expériences vécues, niant ainsi une quelconque inspiration dans la quête d'une histoire ? Trondheim ne fait pas que restituer ces évènements, il se replace dedans et observe ce qu'il y fait, comment il réagit, ce qu'il ressent. Partant il exerce une formidable introspection le forçant à s'interroger sur lui-même et il ne s'épargne pas grand chose, tant et si bien qu'on finit par se reconnaître dans les travers du personnages, de la même façon que l'on se reconnaît tous un petit peu dans la schizophrénie.

Trondheim se plaint assez régulièrement de tout et de tout le monde pour la simple et unique raison que ces éléments sont dans les parages, et il se déteste d'être cet espèce de facho intolérant qui aurait une vie beaucoup plus facile s'il ne s'emmerdait pas tant à juger les autres.  Régulièrement, ses démons intérieurs viennent le tancer pour être unPetit plaisir
Petit plaisir
con qui, intransigeant envers les autres, l'est encore plus envers lui-même. Trondheim n'appelle pas régulièrement ses amis au téléphone. Trondheim se réjouit du mauvais sort de ceux qui ont pourri sa soirée. Trondheim passe plus de temps devant sa console de jeux qu'à se cultiver. Trondheim passe plus de temps à s'inquiéter des possibles tracas qu'il pourrait avoir lors d'un voyage aux US qu'à profiter dudit voyage, où tout se passe plutôt bien. Trondheim se souvient surtout des trucs qui craignent. Trondheim récupère d'un malaise, assis sur le trottoir, et a donc l'air d'un mec qui ne tient pas l'alcool au moment où Moebius sort de la réception. Bref Trondheim est faillible et ça l'emmerde. Et ce d'autant plus qu'il n'arrive pas à faire abstraction des autres et de leurs défauts, à savoir tout ce que Trondheim n'aurait pas fait. Malheureux de lui-même, l'auteur n'essaie pas seulement d'être, il cherche à devenir. Et devant le retour immanquable à sa propre nature qui le navre, mais qu'il ne parvient pas à ne pas justifier, il s'accuse et se tourmente.

Développant son ouvrage comme un chemin initiatique, Lewis Trondheim se hait d'haïr les autres et de ne pas être plus que seulement Lewis Trondheim. Il s'interrogera sans cesse sur cette propension à être lourd, par le biais de sa conscience qui ne lui foutra véritablement la paix que lorsqu'il acceptera enfin d'être à la fois juste Lewis Trondheim et parfois un connard.

Très difficile à synthétiser, et axée sur l'introspection de l'auteur, la BD parvient tout de même à être comique, bien que cela ne soit pas apparent de prime abord. En partie par l'exposé des collaborateurs, les animaux choisis pour les représenter, les situations dans lesquels ils se retrouvent et les histoires qu'ils se racontent, le rire est aussi et surtout motivé par la cruauté avec laquelle l'auteur s'observe et se juge, et la surprise que l'on a de s'y voir soi-même. Une certaine joie se dégage alors quand le lecteur comprend que c'est OK d'être un con : regardez Trondheim, finalement il s'en sort pas mal !

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