Cothias, talentueusement prolifique

La blanche morte,
première édition en 1983
Les scénaristes comme Cothias sont rares. Non seulement l'homme est le père d'un nombre incroyable de séries (pas loin d'une quarantaine) mais toutes ses oeuvres se distinguent par leur inventivité. A presque chaque nouvelle parution, Patrick Cothias surprend et innove. Retour sur les premiers moments de la carrière de l'homme.
Nous sommes au début des années quatre-vingt. Cothias fait ses armes en travaillant pour Pif-Gadget et, entre autres, Pilote. En 1980, Patrick Cothias réalise en collaboration avec le dessinateur André Juillard sa première série : Masquerouge. Deux ans plus tard, le couple explose avec Les 7 vies de l'épervier, une histoire qui, comme son nom l'indique, va s'articuler en sept chapitres. Dès le départ, Les 7 vies de l'épervier suscite un bel engouement chez les bédéistes. Le scénario de Cothias est on ne peut plus maîtrisé et le coup de patte de Juillard se situe dans l'air du temps. La série reprend le personnage de Masquerouge, déjà popularisé auprès des lecteurs quelques années plus tôt. Commencée en 1982, la série prend fin en 1991. De nombreuses préquelles et séquelles ont depuis vu le jour : Le Chevalier, la mort et le diable, Coeur brûlé, Ninon secrète, Le Masque de fer...
L'histoire
France, début du 17ème siècle. Deux familles que tout sépare vivent des aventures bien singulières. Il y a tout d'abord la famille royale, à savoir Henri IV le roi, Louis le dauphin (futur Louis XIII) et Marie de Médicis la reine mère. 
Le temps des chiens, 1984Bien loin de là, en Auvergne, le baron de Troïl et ses deux enfants ; Ariane et Guillemot. Le destin de tout ce beau monde est entre des mains bien maléfiques...
Frénétique
L'alternance narrative entre ces deux familles, qui, pendant très longtemps, n'ont rien à voir l'une avec l'autre, est une donnée capitale dans l'évolution de l'intrigue. Le suspense est généré par l'alternance entre deux récits. Les auteurs interrompent avec malice un récit pour en reprendre un autre, d'une case à l'autre, d'une page à l'autre. Ils soulignent ainsi les parallélismes qui unissent dans le malheur le sort des deux familles mais oeuvrent surtout dans le but de faire enfler le suspense et la curiosité chez le lecteur. Dans les moments les plus forts du récit, cette alternance s'accélère. Sans prévenir, sans ménagement, Cothias nous envoie d'un bout à l'autre du royaume de France en quelques cases. A chaque nouvel épisode, le lecteur se laisse prendre au jeu : l'envie de savoir et le suspense, sur les sept tomes, sont des sentiments qui ne s'essoufflent jamais. Le découpage des 7 vies de l'épervier est sûrement l'un des plus intelligents de toute l'histoire de la bande dessinée franco-belge. Il est basé sur une mécanique fort simple mais terriblement efficace et gracieuse. De plus, l'effet de style n'empêche pas une narration très fluide et tout à fait compréhensible.
Historique ?

Le maitre des oiseaux, 1989 Partout où est répertorié Les 7 vies de l'épervier, la série est classée « historique ». Quant on connaît le contenu de l'histoire, cela prête à sourire. Les 7 vies de l'épervier, c'est un récit à la frontière entre l'histoire et la fiction, entre la réalité et le fantastique. Les 7 vies de l'épervier fait référence à des personnages de grande importance dans l'histoire de France : Henri IV, Louis XIII, Concini, Richelieu, Marie de Médicis... La série multiplie les références à des moments et faits célèbres dans l'histoire de l'ancien régime : l'homosexualité de Henri III, les « florentineries » de Marie de Médicis, l'assassinat de Concini... Mais la série juxtapose cette réalité historique à des personnages totalement fictifs (la famille De Troïl, Bruantfou, Masquerouge...). On peut aussi remarquer que les 7 vies de l'épervier, en plus d'être une série très rocambolesque (Masquerouge est un archétype, à l'image d'un Zorro ou d'un Robin des bois) donne assez souvent dans le fantastique en abordant des thèmes comme la sorcellerie. En plus de cela, même si la série est épatante de documentation et de références, le travail de Cothias n'est en rien biographique. L'auteur ne rapporte que partiellement certaines réalités historiques. Même basé sur un contexte, des faits et événements réels, les 7 vies de l'épervier n'est que pure fiction, faisant intervenir des personnages imaginaires et réinventant à loisir la prose royale. Cothias fait d'Henri IV un bon vivant très porté sur le sexe et obsédé par les appâts mammaires de ses servantes. Surtout dans les premiers tomes, les personnages composant la famille royale sont de véritables caricatures et le plaisir que l'on a à parcourir des yeux leurs exploits est décuplé par la découverte de dialogues savoureux et pittoresques.
Attachant
La part du diable, 1990
Malgré cet aspect caricatural et drôlesque, Les 7 vies de l'épervier sait prendre aux tripes les lecteurs grâce à une crédibilité sans faille. L'esprit et l'environnement matériel et architectural de l'époque sont très bien reconstitués. On s'attache aux personnages, on craint la vieille femme qui représente à la fois le mal et le destin et on ne cesse d'espérer un dénouement favorable pour nos héros. Les 7 vies de l'épervier fait partie de ces rares séries qui ont l'honnêteté de faire vieillir et mourir leurs héros. C'est entre 1601 et 1625 que s'articule l'intrigue des 7 vies, qui brasse les destins de plusieurs générations d'hommes et de femmes.
L'esprit moyenâgeux

L'intégrale, 1998A la lecture des 7 vies de l'épervier, on constate une violence qui n'est pas sans rappeler les bandes dessinées moyenâgeuses (Foc, Chroniques barbares). Pas un tome de l'épervier ne se passe sans une impressionnante scène de violence : viol, décapitation, démembrement, fureur, torture... Mais Juillard ne tente pas d'esthétiser les scènes difficiles. Son style colle bien à ce qui se faisait dans les années quatre-vingt. Réaliste à défaut d'être novateur, le trait de Juillard est continu et fin. On ne peut pas parler de ligne claire car le dessin de Juillard ne manque pas de détails. Juillard ne donne cependant pas dans le remplissage en hachures. Les jeux de lumière et d'ombre ne sont pas portés par la plume et l'encre mais par les couleurs, tantôt chaudes, tantôt froides. Forcément, ne vous attendez pas à une grande inventivité graphique pour cette série publiée dans les années quatre-vingt : la mise en cadre est traditionnelle et les dessins s'inscrivent clairement dans leur temps.
Cothias est célèbre dans le monde de la bande dessinée franco-belge pour avoir signé d'autres classiques comme Les Eaux de Mortelune ou Le Lièvre de Mars.
N'hésitez pas à entamer la lecture des 7 vies de l'épervier, l'une des histoires les plus passionnantes qui puissent être lues.
Tome 1 - La blanche morte (1983)
Tome 2 - Le temps des chiens (1984)
Tome 3 - L'arbre de mai (1986)
Tome 4 - Hyronimus (1988)
Tome 5 - Le maître des oiseaux (1989)
Tome 6 - La part du diable (1990)
Tome 7 - La marque du Condor (1991)
iscarioth []

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